Des préjugés à l’étude du Droit ? !

ByMathieu TOUZEIL-DIVINA

Des préjugés à l’étude du Droit ? !

Les présents passages (non repris in extenso) sont principalement issus de l’introduction à l’ouvrage collectif « initiation au Droit » (lgdj ; 2011 ; pour la 1ère édition). Ils décrivent le cheminement de l’ouvrage et ses raisons d’être …

Des préjugés à l’étude du Droit [1] !

Lorsque l’on débute ses études de Droit (on disait autrefois lorsque l’on « fait son Droit ») de nombreux préjugés accompagnent l’entrée dans le monde universitaire et ce, de façon tant positive que négative. Ainsi, les études juridiques seraient-elles « nobles » et permettraient-elles l’accession à de nombreux réseaux socioprofessionnels de premier rang. Les professions juridiques, accessibles aux diplômés en Droit, sont en ce sens particulièrement entourées de prestige et de considération. Il y apparaît que les études universitaires y conduisent les meilleurs étudiants : « l’élite de la République ». Certains affirment même, eu égard à la rigueur et aux notions inculquées, que « le Droit mène à tout … à condition d’en sortir » ; que cette « matière noble … permet de le devenir » !

A l’opposé, nous avons également recensé, parmi tant d’autres, les réflexions suivantes : « le Droit, n’est qu’une affaire de « par cœur » », il suffit d’apprendre un texte (les Codes) pour tout connaître, comprendre et il n’est besoin que d’être pourvu d’une bonne mémoire pour réussir. « Le Droit, c’est [également] ennuyeux » précisément parce qu’il s’agit de textes à apprendre et souvent de normes techniques et froides : le Droit serait aride. En outre, pour y réussir, il faudrait être riche, d’une classe sociale dite élevée (voire d’une famille de notables sinon de juristes) et a priori … de droite. Par ailleurs, selon certains, le Droit serait également le règne de l’éloquence (l’art oratoire) et du paraître : une caste quasi mystique sinon ésotérique avec ses codes [2] (sic) et ses rites et où tout ne serait qu’apparences. Quant à ses enseignants, ils seraient tous de vieux mandarins assis sur leurs présupposés et leurs prés carrés, fermés à toute innovation et notamment au dialogue avec les étudiants. Pour d’aucuns, même, ces études ne formeraient paradoxalement en rien aux métiers du Droit : la pratique y serait inexistante et éloignée des réalités juridiques. A la Fac, les étudiants, bien trop nombreux et non encadrés, y seraient « jetés en pâture » : seuls parmi les Codes et entassés à écouter des cours dits magistraux bien trop désuets et cérémoniaux. Ces études seraient en conséquence longues et pénibles. Quand on en parle, on fait alors souvent référence aux seuls droits de la famille et pénal (alors qu’il en existe tant d’autres branches) et, de plus en plus, s’y mêlent dans l’imaginaire – collectif tout au moins – tous les travers procéduraux que décrivent et déclinent les médias et fictions (essentiellement américains).

Cela exposé, quelques remarques s’imposent : d’abord, force est de reconnaître que ces préjugés ont la vie extrêmement dure. Songeons ainsi qu’en 1839 le doyen de la Faculté de droit de Poitiers disait ainsi à ses étudiants : « L’étude du Droit, messieurs, paraît à bien des gens une étude sèche et ingrate, un travail pénible qui consiste à se charger la mémoire d’une foule de dispositions de Loi minutieuses et presque toutes difficiles à comprendre : on s’y décide moins par goût que par nécessité et pour se rendre propre aux fonctions du Barreau ou de la magistrature. Sans doute, le Droit ne présente pas cet enchaînement facile et rigoureux des mathématiques, qui plaît tant à l’esprit ; il n’a pas cet intérêt de curiosités des sciences naturelles qui pénètre dans les secrets de l’Univers ; ni le charme des études purement littéraires qui enlève l’homme à la vie réelle pour le promener dans les vastes champs de l’imagination … ».

Ensuite, relevons que tous ces préjugés sont précisément des idées reçues et qu’il ne convient donc pas d’y accorder un crédit absolu. Certes, ainsi que le relevait d’ailleurs également le doyen Foucart, « ne demandons pas au Droit ce qu’il n’est pas dans sa nature de donner » et « sachons trouver l’intérêt véritable qu’il renferme, intérêt méconnu seulement des esprits à vues étroites et exclusives ». Il est ainsi évident que, comme pour tout apprentissage (y compris dans les langues, les arts et les sports qui pourraient paraître a priori d’un abord plus facile ou tout du moins plus ludique), la pratique du Droit implique, au préalable l’acquisition de connaissances minimales et indispensables comme le maniement de certaines définitions, la compréhension de l’articulation de certains systèmes et de l’organisation des principaux ordres juridiques et institutionnels.

En revanche, croire que le Droit est réductible à l’apprentissage mécanique et par cœur d’une somme de textes est une erreur fondamentale parce que le Droit ne se réduit pas à une théorie textuelle et normative, parce que la jurisprudence des tribunaux y est souvent fondamentale, parce que cet ensemble fluctue et évolue au fil du temps et parce que de nombreuses interprétations (y compris doctrinales) sont toujours possibles pour un même fait ou acte. Quant aux conditions matérielles des études juridiques, il apparaît clairement qu’elles ne sont (et ne peuvent être) les mêmes que dans les grandes Ecoles. Eu égard aux conditions contemporaines matérielles et financières des Universités, en rien semblables à celles des institutions privées, il est impossible par exemple (à moins de consacrer des moyens bien plus importants aux établissements et à la communauté universitaire) de mettre en place des groupes de travail, en première année notamment, aussi encadrés [3] que dans les Ecoles dont les droits d’inscription sont bien souvent incomparables à ceux de l’enseignement supérieur classique. Il est évident à ce propos que de profonds changements seraient souhaitables et généralement souhaités par la très grande majorité des acteurs de la communauté universitaire à l’instar des membres du Collectif l’Unité du Droit. Qu’il s’agisse de questions matérielles [4] mais aussi de méthodologie(s) du système même d’enseignement du Droit [5], il y aurait et il y a beaucoup à faire et à proposer.

Précisément, parmi les propositions à l’initiative du Collectif, figure cet ouvrage qui, prenant acte de l’absence de media présentant de façon contemporaine le Droit dans sa globalité (sans pour autant prétendre à l’exhaustivité), refuse de n’exposer qu’une parcelle de celui-ci au prisme d’un seul droit ou d’une seule vision.

L’ouvrage veut donc opérer, comme l’avaient également espéré nos prédécesseurs dans cette perspective, une transition « entre l’enseignement du second degré et les Facultés » [6] ; un pont entre le lycée et l’Université mais également, pour les étudiants déjà avancés dans les parcours de Licences et de Masters, un repère vers lequel se référer. Le glossaire des études juridiques (en dernière partie de l’opus) sera alors particulièrement utile aux étudiants désireux de comprendre (enfin) dans quel « monde » ils s’aventurent : qui est le doyen parfois nommé directeur d’UFR ? Qu’est-ce que le LMD ? Qui sont ces enseignants-chercheurs ? Pourquoi sont-ils parfois affublés d’une robe ? A quoi servent les travaux dirigés et, finalement, qu’attend-on… d’un étudiant en Droit ?

En outre, l’ouvrage n’est pas réservé aux seuls étudiants en Droit. Certes, il leur est destiné en priorité mais les auteurs du présent opus n’ont pas oublié que d’autres filières – en Ecoles et à l’Université – sont confrontées aux matières juridiques. Ainsi en est-il des étudiants en A.E.S. (Administration Economique & Sociale) qui, non seulement reçoivent de nombreux cours communs aux études proprement juridiques mais encore ont même parfois des leçons spéciales à leur cursus et que les étudiants en Droit ne reçoivent plus (ou de moins en moins) ; on pense ainsi aux cours de droit des fonctions publiques.

Enfin, notre propos n’est pas et n’a pas vocation à être un résumé de l’ensemble du et des Droit(s). Ainsi que l’exprimait parfaitement et déjà Eschbach en 1856 [7] : « L’encyclopédie n’est que l’introduction » à la science juridique : « elle ne fait pas le [juriste], mais elle indique à celui qui veut le devenir, le but de la science du Droit et les moyens d’y parvenir ».

Bien sûr, notre proposition d’ordonnancement et de présentation du Droit et des études juridiques ne fera pas l’unanimité et n’atteindra ni ne prétendra atteindre la perfection. Il s’agit bien d’une proposition, œuvre de l’esprit singulièrement propre et chère au juriste, que le passe-temps et la déformation professionnelle poussent à tout classer, ordonner, théoriser ! Le juriste aime effectivement ranger dans des cases ce qui lui paraît désordonné ou mal disposé : ce faisant, il offre une nouvelle vision doctrinale dont l’objectif est de présenter les éléments tels qu’il croit les percevoir et, pourquoi pas, par un regard critique, tels qu’il aimerait les regarder et ce, quitte à bousculer un peu le conformisme ambiant et l’académisme, parfois pesant, des traditions universitaires.

En souhaitant vivement que notre démarche soit comprise et relayée, nous confions maintenant le lecteur au savoir et à la pédagogie de nos contributeurs à qui nous exprimons nos remerciements et notre profonde gratitude pour le pas qu’ils ont collectivement permis d’accomplir pour ces anciennes Facultés (dénommées UFR) de Droit … que nous aimons tant ….


[1] La présente recension des préjugés à l’étude du Droit a été menée dans le cadre de l’un des ateliers du Collectif l’Unité du Droit. Leur président en remercie les membres actifs et participants.

[2] Y compris vestimentaires et linguistiques ou encore méthodologiques à l’instar de l’utilisation du sacro-saint plan en deux parties.

[3] Et ce, à l’exception, lorsqu’ils sont bien organisés, des quelques travaux dirigés.

[4] Locaux de qualité, environnement confortable, bureaux et matériels ne datant pas de Mathusalem, etc.

[5] Comment réaliser de vrais travaux … dirigés ; quelle place accorder au cours magistral ; comment intégrer davantage de pratique dans les enseignements et de préparation aux professions juridiques mais aussi comment ne pas couper le Droit de son histoire et de ses fondements sociologiques et philosophiques ou encore comment lutter contre le mandarinat ou le cumul d’enseignants qui passent plus de temps dans leurs cabinets d’avocats que dans leurs chaires d’enseignement ou leurs laboratoires de recherches, etc.

[6] Avant-propos des professeurs Julliot De la Morandiere & Lévy-Bruhl in Introduction à l’étude du Droit ; (op. cit.) ; p. V.

[7] Eschbach Prosper-Louis-Auguste, Introduction générale à l’étude du Droit contenant outre l’Encyclopédie juridique 1° un traité élémentaire de droit international ; 2° des institutiones litterariae de Droit ancien et moderne et 3° un résumé des législations égyptienne, hébraïque, hellénique et hindoue (sic) ; Paris, Cotillon ; 1856 (3ème éd.) ; p. XX.

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